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«  Une fois encore dans cette cour des Invalides retentit le son de la marche funèbre qui accompagne à leur dernière demeure ceux que la France veut honorer de l'avoir si bien servie. » Une fois encore, Nicolas Sarkozy choisit la mise en scène extrême, provoquant jusqu'à l'écoeurement.

La mise en scène
Il pleuvait dru, mardi 19 juillet 2011 aux Invalides. Les sept cercueils des soldats français tués ces derniers jours en Afghanistan avaient été alignés dans la cour, sous une averse digne d'un jour de Toussaint. Nicolas Sarkozy avait son estrade, son pupitre, dans une petite tente blanche et la caméra en face de lui pour la retransmission télévisée en direct sur les chaînes d'information du pays.

Il parla 13 minutes. Ce fut largement suffisant. 

Le Monarque a voulu jouer la théâtralisation maximale de cet hommage. On avait même convié des anciens combattants, comme si ces soldats morts et désormais décorés à titre posthume revenaient d'une Grande Guerre. Pourtant, la grandeur d'un pays se mesure aussi à sa capacité à gérer les mauvaises guerres ou ses conflits perdus.

Nicolas Sarkozy, évidemment, était compatissant : « Je pense à leur famille, à leurs enfants dont la douleur touche le cœur de tous les Français. Je pense à leurs frères d'armes qui les ont vus tomber à côté d'eux et qui continuent de risquer leur vie.» La veille déjà, les flashes d'information relayaient l'arrivée des 7 cercueils à l'aéroport d'Orly, le recueillement « discret » mais médiatisé de Nicolas Sarkozy lors de la veillée. Ce mardi matin, on avait convoqué photographes et caméras.



En France, ni Nicolas Sarkozy ni ses ministres ne semblaient vouloir reconnaître ni l'évidente impasse afghane, ni la grossièreté de la mise en scène sarkozyenne.

L'indécence
Le Monarque préféra tenir un discours franchement infantile, quasiment indécent.

1. Depuis 2007, 56 soldats français ont été tués. Pourquoi Nicolas Sarkozy s'est-il fendu d'un tel hommage à ces 7 soldats récemment tués au combat ? En aout 2008, dix autres tués avaient des honneurs, mais moins cérémonieux. Est-ce la période préélectorale ? Est-ce la polémique croissante sur le sens de l'engagement militaire français en Afghanistan ?

2. Ce mardi 19 juillet, le discours funèbre de Nicolas Sarkozy visait à côté. C'était le monologue d'un homme qui n'avait pas compris -ou ne voulait pas comprendre- le sens des critiques, le débat réellement posé par l'intervention française en Afghanistan depuis quelques années. Sarkozy était tel Don Quichotte.

Comme souvent, il répondait à des questions qui ne se posaient pas. Personne ou presque ne contestait l'engagement initial français. La critique porte aujourd'hui sur (1) le revirement de Sarkozy en 2007, (2) l'issue politique de l'occupation occidentale, (3) la lenteur du désengagement programmé (2014).

3. Nicolas Sarkozy s'est surtout comporté comme un George W. Bush de pacotille. Il fallait exagérer la cause : « Vous n'êtes pas morts pour rien.  Car vous vous êtes sacrifiés pour une grande cause. Vous avez défendu les plus belles valeurs de notre pays. Vous avez combattu dans une guerre juste engagée contre une tyrannie qui emprisonnait tout un peuple, qui opprimait les femmes, qui maintenait les enfants dans l'ignorance et qui avait transformé tout un pays en base arrière du terrorisme et de l'obscurantisme. Vous n'êtes pas morts pour rien.  Vous êtes morts pour la grande cause des peuples libres qui ont payé leur liberté avec le sang de leurs soldats

4. Ce mardi, il s'est trompé d'époque. Il avait besoin de caricaturer l'adversaire. En Afghanistan, la France est en guerre. En guerre, on perd parfois des soldats. Pour éteindre toute critique, Sarkozy avait besoin de grossir le trait. Les Talibans ne sont plus des ennemis, ce sont des « assassins fanatiques sans honneur ». Quels qualificatifs !  « Vous êtes tombés dans une guerre où des assassins fanatiques et sans honneur cherchent à asservir par la terreur des hommes, des femmes et des enfants désarmés que vous aviez mission de protéger contre cette violence aveugle et meurtrière.»

En 2001, l'intervention avait un but simple, détruire cette base principale d'Al Qaïda qu'était devenu le régime taliban en Afghanistan, et traquer Oussama Ben Laden, en rétorsion d'un attentat inédit le 11 septembre précédent. C'était clair, simple et unanime. George W. Bush y testa le discours de « guerre de civilisation », le bien contre le mal, l'Occident contre l'Islam fanatique, qu'il allait, 18 mois plus tard, servir en Irak pour justifier le renversement de Saddam Hussein. En France, on a pu lucidement soutenir la première de ces guerres sans applaudir à la seconde. Puis Sarkozy est arrivé, élu trop tard pour être le président qui emmènerait son pays en Irak à la remorque des Américains. Il se rabattit donc sur l'Afghanistan, autre bourbier qui ne demandait qu'à grandir. En 2009, ces opérations afghanes renforcées nous coûtèrent 450 millions d'euros.

En 2011, Sarkozy se trompe d'époque. Il se croit toujours en 2001. Il oublie que 80% des soldats français tués en Afghanistan l'ont été ... depuis 2007.

4. Il n'était pourtant pas compliqué de tenir un langage de vérité, mature et lucide sur la situation du pays et le sort de notre intervention militaire.

Comme l'expliquait Jean Guisnel, spécialiste des questions militaires au Point, ce mardi matin sur France Inter, l'opération afghane n'est pas un succès : les autorités - président Karzaï en tête - sont corrompues et sans pouvoir nationale réel; la démocratie est inexistante; le pays produit 80% de l'opium et de l'héroïne du monde; aucune zone n'est à l'abri des Talibans rebelles; « l'afghanisation » de la gestion sécuritaire du pays, grand objectif légitimant la sortie progressive des forces occidentales est un fiasco. Et, faut-il le rappeler, la qualité des forces françaises sur place n'est pas en cause. La réalité est simplement souvent grise. On peut être bon dans une cause perdue.

5. Personne, en France, ne conteste la valeur ni le dévouement des soldats français. Sarkozy aimerait nous faire croire qu'il est bien seul à comprendre nos soldats. La caricature et l'amalgame sont faciles. Et Sarkozy, ce mardi 19 juillet, en abusa si facilement, si lâchement : « C'était une noble mission. Vous l'avez accomplie noblement. Vous avez pris de grands risques, en partageant la vie quotidienne de ceux que vous deviez défendre parce que vous saviez que vous ne pouviez pas les défendre de loin et que vous ne pourriez pas les protéger en vous protégeant vous-même. » Les soldats français, en Afghanistan, déploient des trésors de patience et de diplomatie pour comprendre et aider la population locale.

6. Aux Invalides, Sarkozy faisait enfin campagne pour sa réélection. L'identité nationale, cette idée de la France si maltraitée depuis 2007 - ses tests adn, ses tris d'immigrés, ses privatisations, ses défiscalisations pour quelque premier cercle - doit être le fer de lance d'une campagne sarkozyenne en panne de bilan. Ce mardi, Sarkozy nous livra donc quelques grandes réflexions écrites par Henri Guaino, une réponse qu'il destinait évidemment à la candidate Eva Joly, soupçonnée d'anti-France la semaine dernière : « L'armée française, c'est l'affirmation par le peuple français de sa volonté de demeurer libre et de ne jamais devenir l'esclave de quiconque. L'armée française, ce n'est pas seulement un instrument parmi d'autres d'une politique. L'armée française, c'est l'expression la plus achevée de la continuité de la Nation française dans l'Histoire.» Ce mardi 19 juillet, le discours funèbre de Sarkozy était l'expression la plus achevée de la continuité des manipulations sémantiques du Monarque. L'homme dérapa dans une grandiloquence insupportable devant les 7 cercueils : « Si la France a passé avec la liberté du monde « un pacte multiséculaire » elle le doit d'abord à son armée. L'armée française n'est pas séparée du reste de la Nation française car l'armée française fait corps avec la Nation française ». Il fallait oublier les accolades avec Ben Ali ou Moubarak, les visites guidées et réceptions somptueuses de l'autre boucher El Assad en France en 2008 ou à Noël dernier; les courbettes devant le géant chinois en novembre ou l'accueil de Kadhafi en décembre 2007. Si la France a un pacte multiséculaire avec la liberté du monde, la Sarkofrance l'a oublié du 6 mai 2007 au 18 juillet 2011.

L'indécence est sans limite. Sans aucune limite.

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