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Cette précarité que Sarkozy voudrait oublier

Mardi 30 novembre, Nicolas Sarkozy n'était pas content des fuites de Wikileaks. Et il l'a fait savoir, par l'intermédiaire de son nouveau fidèle François Baroin. L'énervement du président des Riches n'était rien à côté de son inquiétude : le fameux nouveau plan européen de sauvegarde de l'Irlande, loin de rassurer les marchés, les a littéralement emballé, provoquant un regain de spéculation cette fois-ci contre le Portugal et l'Espagne. Et Sarkozy ne peut même compter sur la France pour un peu de répis. Il fait pourtant tout ce qu'il peut pour assurer les Français de son soutien sur des grandes causes telles le Sida ou la dépendance. Et qu'importe si le chômage croissant est rapidement occulté, et la dépendance un vrai chantier... pour l'assurance privée.

Le discours contre les actes.
Mardi, lors du point presse du porte-parole du gouvernement Sarkozy, François Baroin n'avait rien à dire, dans sa communication officielle, sur le chômage, la précarité ou cette récente information, révélée lundi dernier : on apprenait en effet que 378 000 foyers aux revenus supérieurs ou égaux à 5 300 euros par mois avec un enfant et 6 400 euros avec deux enfants sont logés ... en HLM. 53 000 d'entre eux déclarent même des revenus supérieurs à 11 000 par mois. Lors du conseil des ministres du jour, on a préféré parler économies d'énergie (Eric Besson), bilan de l'année de la biodiversité (NKM), réforme des chambres de commerce et d'industrie (Frédéric Lefebvre), plan de lutte contre le sida (Xavier Bertrand), et propositions de la Commission européenne pour la relance du marché unique (Christine Lagarde). Non pas que ces sujets ne soient pas importants, mais ils sont complètement hors de propos avec l'actualité du moment : les Bourses dévissent, le chômage s'envole, la précarité s'aggrave. Quand François Baroin déroula donc ses différents sujets, la caméra d'Elysée.fr avait quelque peine à masquer les bâillements et distractions de l'assistance.

L'attention gouvernementale était ailleurs : les « marchés » ont pris le dessus. La spéculation s'emballe.

François Fillon a brandi, comme un sparadrap au secours d'un grand blessé, l'idée d'inscrire l'interdiction du déficit dans la Constitution. L'idée est d'imposer à chaque gouvernement, par une modification de la Constitution, un engagement pour cinq ans sur une « trajectoire » de réduction des déficits. Tout est bon ou nécessaire pour rassurer les traders du monde, y compris baisser sa culotte de gaulliste repenti. Il faut « rassurer avant tout », décode le Figaro. L'Elysée est tellement occupée par la panique intertionale que François Fillon a finalement les coudées franches : « C'est le premier ministre qui gère, on ne peut pas tout faire. » a confié un conseiller présidentiel. Il lancera une consultation d'ici quelques semaines auprès des différents partis : « Ce sera le sujet du début d'année.»... Si l'Espagne n'a pas fait faillite d'ici là.

Le problème principal est qu'aucun de ses sujets n'était prévu dans l'agenda officiel.

La lente envolée du chômage
Le chômage n'est plus un problème. Vous n'étiez pas au courant. C'est réglé. La reprise est là. Circulez. On pourrait pourtant revenir sur le vrai bilan, publié il y a 8 jours. A la publication des statistiques du mois d'octobre, Xavier Bertrand, tout nouveau ministre du Travail, s'est réjoui. Pensez-vous ! Pôle emploi répertoriait 22 900 inscrits de moins dans sa première catégorie, celles et ceux sans aucune activité. On entend toujours les mêmes commentaires officiels : en octobre 2007, Christine Lagarde nous promettait un chômage sous la barre des 5% de la population active en 2012. Trois ans plus tard, crise oblige, la ministre de l'économie en était réduite à commenter des hausses comme des bonnes nouvelles. En mars 2010, elle se réjouissait déjà : « En février c'est une hausse inférieure à celle de janvier.»  En juin 2010, Lagarde constatait que « l’augmentation du chômage en France depuis le début de la crise est un peu plus faible que dans la zone euro. » Fin septembre, elle commentait : « On descend graduellement et on améliore la situation ». En août dernier, Lagarde notait « avec satisfaction » « une stabilisation globale du marché du travail depuis le début de l'année ». Et en octobre ? En octobre, on n'écoute plus.

Cette fois-ci, une lecture exhaustive des chiffres communiqués par le ministère du travail donnait quelques informations terrifiantes. A fin octobre 2010, quelques 4,6 millions de personnes étaient toujours inscrites à pôle emploi dans les 5 catégories habituellement recensées.

- Les radiations administratives (+5,5% sur un mois, +14% sur un an) ou « pour défaut d'actualisation » (210 000, soit +17% sur un mois et +11,4% sur un an) en octobre ont augmenté. Comme le rappelait Intox2007, il suffit de rater de quelques clics à la fin du mois lors sa réactualisation de situation pour sortir ainsi des statistiques.

- L'inactivité de longue durée a encore augmenté.

- Les licenciements économiques ont cru de 10% en un mois.

- Les plus de 50 ans inscrits à Pôle emploi sont toujours plus nombreux (+1,2% d'inscrits sur le mois et +16% sur un an).

- Certaines régions deviennent des zones sinistrées de l'emploi (Alsace, Corse, Franche-Comté, Pays-de-Loire, Rhône-Alpes). 

- Les reprises d'activité ont baissé (de 2,2% en octobre versus septembre).

- Le nombre d'offres d'emploi collectées par pôle emploi a baissé (271.000 offres, en baisse de 1,5%).

- les radiations pour maternité, maladie ou retraite ont explosé (de 7,9% en un mois).

Le chômage ne serait plus un problème. Vraiment ?

A l'Elysée, on préfère parler de la « dépendance », plus consensuelle. Voici donc la prochaine arnaque sarkozyenne.

Dépendance, la belle arnaque.
Dans un long article, Laurent Mauduit, pour Mediapart (*) décrypte le débat sur la dépendance, le nouveau grand chantier social de Nicolas Sarkozy d'ici la fin de son mandat. Notre confrère Slovar l'évoquait déjà en juin dernier. De déclarations en promesses, de Sarkozy(s) à Fillon, les contours du débat se dessinent. Et une nouvelle privatisation de la sécurité sociale aussi.

Le planning annoncé par Nicolas Sarkozy lors de son intervention télévisée le 16 novembre dernier est de présenter la réforme au Parlement dans le cadre du projet de loi de financement de la Sécurité sociale débattue à l'automne 2011 pour l'exercice suivant. D'ici là, a promis François Fillon dans sa déclaration de politique générale à l'Assemblée nationale le 24 novembre, une grande « concertation nationale »sera lancée. Sarkozy veut créer une cinquième branche de la Sécurité sociale, aux côté de la maladie, de la retraite, de la famille et des accidents du travail. Quels sont les termes du débat proposés ?

La première tartuferie est de faire croire que la dépendance n'est pas traitée aujourd'hui; c'est tout le sens de la formule choisie, la création d'une cinquième branche de la Sécu. Or, comme l'ont confirmé François Fillon, le 24 novembre, puis Roselyne Bachelot, le 26 novembre, la dépendance est d'ores et déjà financée à hauteur de  22 milliards d'euros en 2010 d'ores et déjà financés par l'Etat (17 milliards) et les départements (5 milliards). Le problème est ailleurs : la dépendance va coûter de plus en plus cher à cause du vieillissement de la population.

La seconde tartuferie est d'abriter la piste de l'assurance privée sous l'égide de la consolidation de la Sécurité sociale. Sarkozy expliquait que la dépendance était « le plus souvent un risque assurable qui peut être couvert en partie par des produits financiers innovants ». Et le 16 novembre, il avait avancé :  « Faut-il faire un système assurantiel ? Obliger les gens à s'assurer ? Faut-il augmenter la CSG ?
Faut-il avoir recours à la succession quand les enfants n'ont pas la volonté ou pas les moyens ? » Huit jours plus tard, Fillon renchérissait : « Il faudra ensuite sérier les pistes de financement : assurance obligatoire ou facultative, collective ou individuelle ? » Et le 26 novembre, Bachelot complète sur «l'éventuelle mise en place d'une assurance privée? » : «Je ne veux pas encore me prononcer. Le débat à venir sera aussi un débat de prise de conscience pour nos concitoyens. Les Français devront s'exprimer sur ce qu'ils jugent être la meilleure solution.» La ministre des Solidarités disqualifie presque l'une des trois pistes évoquées par Sarkozy, le recours à la succession, une mesure qui pourtant, si elle est correctement calibrée, pourrait permettre d'imposer aux plus riches d'utiliser leurs héritages, désormais quasiment intégralement exonérés de droits de succession, de contribuer à la prise en charge de la dépendance. Mais pour Bachelot, cette piste présente surtout des inconvénients : « le recours sur succession peut créer un phénomène d'exclusion. Beaucoup de personnes risqueraient de se passer d'une aide pour ne pas «priver» leurs enfants d'une partie d'héritage

Le 23 juin dernier, une députée UMP, Valérie Rosso-Debord, a remis un rapport d'information à l'Assemblée nationale sur la prise en charge des personnes dépendantes, rapport derrière lequel Roselyne Bachelot s'est abritée le 26 novembre dernier quand elle a lancé le débat voulu par Nicolas Sarkozy. L'ampleur du phénomène est expliqué, les prévisions sont explicites. Et la députée n'hésite pas à prévenir que le « contexte de finances publiques exsangues » obère l'avenir :  « Alors même que les prélèvements obligatoires français sont parmi les plus élevés des pays industriels, l’écart croissant entre les recettes et les dépenses est à l’origine d’un déficit chronique et l’endettement de la France s’est accru en conséquence au fil des années.» Autrement dit, on ne doit pas augmenter les impôts et cotisations, la dépense publique va augmenter, donc ... privatisons !

La députée Rosso-Debord ne se prive pas de recommandations, notamment en matière de financement :
- elle propose le recours à la succession, pour les héritages d'au moins 100 000 euros, mais plafonnée à 20 000 euros par succession. Pourquoi prévoir un tel plafond si ce n'est protéger les plus riches ?
- elle suggère aussi de « rendre obligatoire dès l’âge de cinquante ans, la souscription d’une assurance perte d’autonomie liée à l’âge », auprès de mutuelles, d'une société de prévoyance ou d'une compagnie d’assurance. La proposition était prévisible. Par précaution, Mme Rosso-Debord complète : il faudrait assurer « l'universalité progressive » de cette assurance via « la mutualisation des cotisations et la création d’un fonds de garantie ». Cette universalité consisterait en fait en un simple label pour sociétés d'assurance privée.
- Pire, la recommandation suivante consiste à « maintenir à titre transitoire une prise en charge publique », précise-t-elle, « en attendant que l’assurance dépendance puisse se substituer au régime actuel de l’allocation personnalisée d’autonomie.» Vous avez bien lu.... cette grande cause nationale serait financée par la solidarité nationale... « à titre transitoire ».

La troisième tartuferie est la discrétion officielle sur le rôle des frères Sarkozy dans le secteur de l'assurance privée. Deux frères du président Sarkozy y sont très actifs. Le premier, François, conseille les frands du secteurs sur les meilleurs placements dans le secteur de la santé. L'autre, Guillaume, est le délégué général de Malakoff-Médéric, travaille ainsi activement à un projet de « joint-venture » conclu avec la Caisse nationale de prévoyance , une filiale de la Caisse des dépôts. Le projet Médéric/CNP vise le marché de l'assurance privée, retraite et autres diversifications. Mediapart a publié la plaquette d'information relative au projet. Et en février dernier, Guillaume Sarkozy s'expliquait déjà, publiquement, sur les grands enjeux de la dépendance, lors d'un  déjeuner de presse organisé par l'institut de l'entreprise. Avec 9 mois d'avance sur son petit frère de président... Il sensibilisa l'assistance sur le fait que « la dépendance coûte 19 milliards d’euros, ce qui représente environ 15 % du coût des dépenses de santé ou 10-12 % du coût de la retraite.» Le frère du président exprimait déjà son soutien à une assurance privée obligatoire, un vrai bon contrat juteux pour son nouvel employeur :  « pour ce qui est de l’assurance collective, Guillaume Sarkozy plaide en sa faveur avec un régime par point pour un montant de 11,50 euros par mois, comme le propose Malakoff Médéric, permettant d’obtenir une rente d’environ 450 euros si l’on cotise de 40 à 75 ans. » La boucle est bouclée...

Ce scenario n'est pas l'élucubration de quelque cerveau gauchiste dérangé. Les mêmes conclusions sont à lire dans le Point.


Ami sarkozyste, pourras-tu assurer tes parents ?



(*) article payant.


International : l'agenda bousculé de Nicolas Sarkozy

En fin de semaine, Nicolas Sarkozy partira en Inde, pour la seconde fois depuis son élection en mai 2007. Il prend son rôle de président du G20 très à coeur.

Il en va de sa survie électorale.

Sarkozy fait des efforts
Son agenda de la semaine est à nouveau principalement diplomatique. Il recevait les premiers ministre hollandais lundi puis libanais mardi. Partout, il entend convaincre de sa démarche consensuelle mais volontaire, ouverte au dialogue mais ferme sur les objectifs. Le « Sarko nouveau » s'incarne aussi à l'étranger. De surcroît, Sarkozy explique à ses concitoyens que cette présidence française sera l'occasion de réguler la spéculation sur les matières premières, et d'instaurer une nouvelle gouvernance économique mondiale.

Il faut avouer qu'en France les sondages se succèdent et se ressemblent. Le toujours très bien informé Charles Jaigu du Figaro détaillait, lundi encore, combien l'Elysée était « serein » mais concerné : « Il n'y a aucune raison immédiate de voir la popularité du président remonter dans un contexte économique toujours difficile », a confié un « fidèle du président » . Il paraît qu'il s'inquiète pour l'électorat centriste, jugé naturellement à droite mais profondément antisarkozyste. On a ainsi prié Brice Hortefeux de se faire discret, le discours sécuritaire est mis en sourdine, on n'entend plus Sarkozy, quand il se déplace en province, parler d'immigration ou de violences. Même le terme d'identité nationale, devenu si clivant à force de bévues et dérapages depuis un an, est remisé au placard. On oublierait presque de mentionner le soutien affiché de quelques députés UMP à la votation suisse de dimanche. Nos voisins helvétiques viennent d'approuver l'expulsion des étrangers délinquants. Mais en France, chut ! Le porte-parole du ministère des affaires étrangères a expliqué que cette disposition suisse devait « encore faire l'objet d'une loi pour être appliquée » et que « celle-ci devra être conforme aux obligations juridiques internationales et européennes de la Suisse ». Quel revirement ! La France donne des leçons d'accueil et de légalité européennes à la Suisse après avoir éviter une sanction européenne dans sa traque aux Roms il y a à peine deux mois !

Le « nouveau Sarkozy » doit incarner le virage social que Jean-Louis Borloo, éconduit du poste de premier ministre, ne peut.

Il est comme cela Sarkozy. Telle une girouette au vent, il peut proclamer l'urgence nationale contre la faillite de l'intégration et la délinquance surviolente un jour de juillet, puis occulter complètement ces sujets de ses propres discours de priorité à l'automne. Allez comprendre...

Mais ces derniers jours, même à l'étranger, cet agenda est bousculé : Wikileaks publie des mémos confidentiels de l'administration américaine où Sarkozy est qualifié d'autoritaire et de susceptible. Et la spéculation des marchés financiers, dont Nicolas Sarkozy affirmait encore la semaine dernière qu'elle était désormais régulée, déstabilise une nouvelle fois l'euro.

Décidément, la réalité s'obstine à contredire notre Monarque national...

Finalement, la spéculation est toujours là...
Samedi, Nicolas Sarkozy a tenu à faire savoir qu'il s'était entretenu avec tous ses collègues européens, à cause de la crise irlandaise. Et dimanche, les ministres des Finances de la zone euro et celui du Royaume Uni ont approuvé un plan d'aide à l'Irlande : cette dernière recevra 85 milliards d'euros de prêts européens ou bilatéraux. C'est l'équivalent de 53% de son PIB annuel. Vendredi, son taux moyen d'emprunt à 10 ans frisait les 9% quand l'Allemagne empruntait toujours à moins de 3%. Avec ce plan, dont 35 milliards d'euros seront dévolu à l'assainissement du secteur bancaire et 50 milliards à financer le budget de l'Etat, l'Irlande pourra emprunter à l'excellent taux de 5,2%...

Samedi soir, Sarkozy et Merkel s'étaient finalement mis d'accord sur le futur Fonds de soutien permanent de la zone euro, qui prendra le relais en 2013 du Fonds de soutien temporaire mis en place en juin dernier pour 440 milliards d'euros.La chancelière allemande a convaincu le président français de « faire participer le secteur privé ». « En cas de risque de défaut de remboursement d'un Etat, le mécanisme de « clause d'action collective » permet en effet de modifier par une décision à la majorité qualifiée des détenteurs de la dette (autour de 75%) les conditions de remboursement, qu'il s'agisse d'un rééchelonnement de la durée, d'une baisse de taux ou d'une décote sur le principal. La décision s'applique alors à tous les créanciers, banques comprises.» expliquent les Echos. Ce mécanisme a été adopté par les ministres des finances de la zone euro. Sarkozy et Lagarde ne voulaient pas, initialement, d'une contribution du secteur privé. Ils ont obtenu qu'elle sera décidée « au cas par cas. »

En France, au-delà des félicitations sur l'accord, on s'échine à convaincre que la situation française n'est pas comparable avec celle de l'Irlande. D'ailleurs, l'Irlande, pénalisée d'avoir nationalisé des banques irresponsables - ce qui lui coûte aujourd'hui un déficit budgétaire de 32% de son PIB, n'avait pas grand chose à voir avec la Grèce, déstabilisée par le niveau de ses dépenses publiques et ses faibles recettes fiscales... Dimanche, Christine Lagarde, la ministre de l'économie, a répété : «Les marchés financiers n'ont pas sanctionné la France au cours de la période qui vient de s'écouler. La France n'est pas dans la même catégorie que l'Irlande ou le Portugal. (...) Tout a été mis en place pour rassurer les marchés financiers. Nous leur avons démontré que l'Irlande était un pays sérieux, capable de réduire ses déficits, qui au départ, sont tout de même de 32%. J'espère que l'incendie est éteint ».

Mme Lagarde s'est presque montrée compréhensive par ces mouvements spéculatifs : « Les marchés financiers sont parfois irrationnels. Mais il est vrai que l'Europe est difficile à comprendre. On ne sait pas vraiment qui est le patron. Ils veulent savoir «qui décide ?, qui paie ?, et quel sort leur sera réservé si cela se passe mal ? ». Qui est le patron en Europe ? On ne sait pas. Et l'attitude franco-allemande n'arrange rien. Deux exemples sont là pour le rappeler : en France, Sarkozy mise sur le leadership franco-allemand, après avoir un temps favorisé les contre-pouvoirs britannique et de méditerranéen (en 2008). Conséquence, la présidence européenne est inexistante. Autre exemple, Sarkozy a refusé, avant de céder en juin dernier, la proposition d'Angela Merkel de sanctions, sous forme de privations de droits de vote, contre les Etats européens financièrement défaillants.

... et Wikileaks se paye aussi Sarkozy
Les nouvelles fuites du site Wikileaks, cette fois-ci confiées à cinq quotidiens internationaux dont Le Monde, contiennent quelques confirmations sur comment Nicolas Sarkozy est perçu outre-atlantique. Parmi les 251 287 télégrammes diplomatiques en provenance du Département d'Etat à Washington et de toutes les ambassades américaines dans le monde, on en trouve un où le président français est décrit comme un « empereur nu », une « personnalité susceptible et autoritaire », deux traits de caractères largement constatés en France, et qui cadrent mal avec la nouvelle attitude adoptée par Sarkozy en vue de sa campagne de réélection. On y « apprend » également que Sarkozy adopte, vis-à-vis de ses propres collaborateurs, des « manières abruptes ». On se rappelle que l'administration américaine, au printemps 2007 s'est réjouie de l'élection de Sarkozy, jugé le plus pro-américain des présidents français depuis la guerre.

Le conseiller diplomatique de Sarkozy, Jean-Daniel Lévitte, est également épinglé. Le 16 septembre 2009, il traitait l'Iran d'Etat « fasciste », une confusion verbale qui n'apporte pas grand chose. Mais sur Hugo Chavez, le président vénézuélien, ses propos sont plus troublants : « Lévitte a fait observer que le président vénézuélien Hugo Chavez est 'fou' et a dit que même le Brésil ne pouvait plus le soutenir", indique un mémo américain. « Malheureusement, Chavez prend l'un des pays les plus riches d'Amérique latine et il en fait un autre Zimbabwe. »

Du côté de l'exécutif français, on n'a pas apprécié ces révélations.


Karachigate : les auditions comparées de Balladur et de Villepin.

Tous les deux ont été premiers ministres. L'un a témoigné devant une mission parlementaire, l'autre devant un juge. Leurs deux auditions ont été enfin publiées. Il nous manque quelques écoutes, et le dossier sera presque complet. Balladur et Villepin se sont partiellement expliqués. Partiellement, car les sous-entendus et les amnésies restent nombreux. Le procès Clearstream tient-il en otage la vérité de l'affaire Karachi ?

Balladur a tout oublié
Edouard Balladur a failli être président. Icône de la traîtrise, il est parti contre son ancien ami de trente ans Jacques Chirac en 1995 pour le poste suprême. Il a échoué. Une quinzaine d'années plus tard, le 28 avril 2010, il s'est présenté devant quelques députés d'une mission parlementaire sur l'attentat de Karachi en mai 2002. Malgré les refus répétés du président de l'Assemblée nationale de délivrer au juge Marc Trévidic le contenu complet de ces auditions, le Journal du Dimanche a publié en fin de semaine dernière celle d'Edouard Balladur. Le lien entre cet attentat et une vente de sous-marins en 1994 reste à être démontré. Mais l'affaire des commissions et rétro-commissions prend une autre tournure.

Dans son audition, conservée au secret jusqu'alors, Balladur s'explique beaucoup, dément tout autant et livre peu.

1. Il affirme n'avoir jamais été au courant du versement des commissions aux intermédiaires, pakistanais ou autres, en marge du contrat de cession de 3 sous-marins au Pakistan. Pour un contrat de quelques 826 millions d'euros d'armements stratégiques, vendus à bas prix et rapidement, malgré l'avis défavorable de Bercy, l'affirmation prête à sourire. Les commissions, à l'époque, étaient légales, et il fallait une autorisation publique, ne serait-ce que pour des motifs fiscaux (i.e leur déductibilité au titre de « frais commerciaux »).

2. Il dément toute rétro-commission : « Je n'ai pris en 1994 aucune décision d'octroi de commissions et, bien entendu, jamais envisagé si peu que ce soit que ma campagne électorale pût être financée de façon illégale par des rétro-commissions. »

3. Il s'abrite derrière la validation de ses comptes de campagne par le Conseil constitutionnel en 1995 pour justifier la légalité des 10 millions de francs reçus en espèces en janvier 1995. « Comment aurais-je, de propos délibéré, encouru un tel risque alors que j'avais dû emprunter pour financer ma campagne une somme de 30 millions de F dont le remboursement n'était pris à sa charge par l'État que si le Conseil constitutionnel jugeait mes comptes réguliers ? »

4. Il apporte, quinze ans après les faits, une explication qui, à l'époque, n'avait pas convaincu les rapporteurs du Conseil examinant ses comptes : «  les sommes déposées en espèces provenaient des collectes effectuées dans les centaines de réunions publiques qui ont eu lieu à travers tout le pays et de la contribution personnelle de tous ceux qui soutenaient ma campagne, comme il est d'usage dans toutes les campagnes électorales et pour un montant, je le répète encore une fois, très largement inférieur à celui autorisé par la loi. »

Villepin a failli tout balancer
Dominique de Villepin est lui plus prolixe. Mediapart a publié l'intégralité du procès-verbal de son audition devant le juge Renaud Van Ruymbeke et l'avocat des familles de victimes de l'attentat de Karachi, Maître Morice (*). Villepin revient sur deux contrats précédents, le contrat pakistanais Agosta et le contrat saoudien Sawari II. On sent qu'il marche sur des oeufs.

1. Il affirme qu'Alain Juppé, pourtant premier ministre, n'aurait pas été mis au courant des enquêtes conduites par Charles Millon sur instruction directe de Jacques Chirac, sur d'éventuelles commissions ou rétro-commissions en 1995, « puisqu’il ne s’agissait, à ce stade, que d’une vérification technique. »
Villepin explique que Chirac avait été alerté, dès son élection, « par de hautes personnalités étrangères sur les pratiques contestables

2. Villepin confirme que l'enquête des services de renseignement a démontré (1) l'existence de commissions dans le cadre de ces deux contrats, (2) que certaines commissions, dont « les modalités financières de ces commissions apparaissaient exorbitantes, qu’il s’agisse des montants ou des versements anticipés qui avaient été prévus », ont été versées à des intermédiaires « sans véritable lien avec ces marchés mais imposés par le ministère de la défense » de l'époque (i.e. François Léotard). Il est très explicite : « Les commissions du réseau Takieddine sont apparues, selon les conclusions qui nous ont été présentées, sans lien avec le marché pakistanais.» Les montants évoqués, sur les deux contrats sont de l'ordre de 200 millions d'euros pour Sarawi II et 33 millions d'euros pour Agosta...

3. Sur les rétro-commissions, Villepin précise que les soupçons de l'époque n'étaient qu'une « intime conviction », suffisante tout de même pour vouloir annuler plus de 200 millions d'euros de commissions. D'où viennent alors ces « très forts soupçons » ? Primo, de « l’examen détaillé des contrats et du caractère anormal d’un certain nombre de dispositions » , « tant sur les montants que sur le calendrier.» Secundo, d'écoutes téléphoniques qui démontraient les contacts fréquents et répétés entre deux intermédiaires, Ziad Takkiendine et Abdulraman el-Assir, et des personnalités politiques du camp Balladur (« des ministres du précédent gouvernement et des membres de leur entourage »). Takieddine a ensuite voulu porter plainte contre le gouvernement français quand il fut prévenu de l'arrêt des versements, mais « Il a fini par céder et l’affaire s’est conclue par la destruction des différents documents entreposés à Genève », rapporté Michel Mazens, l'ancien patron de la Sofresa nommé par Chirac en décembre 1995, devant le juge Van Ruymbeke.

4. Quelles étaient ces personnalités politiques ? Villepin explique : « tel ou tel parti soutenant la majorité du premier ministre de l’époque », c'est-à-dire Balladur. Au juge Van Ruymbeke qui insiste, Villepin se retient de donner des noms. Il confirme cependant le nom de Brice Hortefeux.

Mais qui donc était écouté ?

Devant le juge, Dominique Villepin ne voulait pas laisser croire que Jacques Chirac et lui-même orchestraient un cabinet noir chargé d'écoutes, enquêtes et vengeance. Cela affaiblirait sa position personnelle dans le nouveau procès de l'affaire Clearstream, prévu l'an prochain. Ainsi les écoutes téléphoniques n'auraient pas visé d'hommes politiques; elles n'auraient pas été ordonnées par l'Elysée; Chirac ne cherchait qu'à moraliser la diplomatie internationale; etc.

En 2008, le juge Van Ruymbeke avait déjà dû renoncer à identifier les bénéficiaires de rétro-commissions dans un autre contrat, celui des frégates de Taïwan, signé en 1991 sous François Mitterrand pour sa première tranche, augmenté de 2 milliards de francs en 1993 sous Edouard Balladur. Quelques 520 millions de dollars de commissions avaient été versés, un montant confirmé par Roland Dumas, alors ministre des Affaires étrangères, puis Alain Richard, ministre (socialiste) de la Défense.


Villepin se protège.

Les écoutes de Chirac
Ces écoutes suscitent le trouble. D'après Villepin, elles n'auraient concerné, en 1995-1996, que deux anciens collaborateurs de François Léotard, Patrice Molle et Pierre Louis Dillais. D'après Charles Millon, ces écoutes auraient été réalisées car les intéressés se plaignaient de menaces de mort. Samedi 27 novembre, Le Monde complétait : « De manière illégale, plusieurs personnalités, dont le ministre de la défense d'Edouard Balladur, François Léotard, ont été mises sous écoute.» Le quotidien a également interrogé Patrice Molle, un ancien membre du cabinet du ministre de la Défense François Léotard, dans le gouvernement Balladur. Ce dernier a nommément accusé Renaud Donnedieu de Vabres de s'être occupé des fameux intermédiaires Takieddine et El Asir dans le cadre du contra Agosta: « je n'avais rien à cacher. Tout Paris sait qui a imposé les intermédiaires libanais dans le dossier Agosta, Renaud Donnedieu de Vabres traitait tout cela directement, il référait en personne au ministre. Les rétrocommissions, ça ne passe pas par le cabinet officiel, ça s'est joué dans les circuits parallèles. »

Patrice Molle, ancien préfet, ancien était jusqu'au mois de novembre 2010, directeur de cabinet ... d'Hervé Morin, ministre de la Défense de Sarkozy avant le remaniement. Le monde est petit, n'est-ce-pas ? Renaud Donnedieu de Vabres fut ministre de la Culture sous Raffarin en 2002. Entre 1993 et 1995, il était conseiller de Léotard. Il s'est défendu d'avoir imposé personnellement, ou pour le compte du gouvernement français : « on avait le sentiment, avec M. Léotard, d'une guerre politique.» se souvient-il aujourd'hui.

Ces écoutes, selon le JDD, ont duré trois mois. Elles ont été semble-t-il fructueuses. En décembre 1995, Jacques Chirac a fait remplacer le patron de la Sofresa Jacques Douffiagues, jugé proche d'Edouard Balladur, par Richard Mazens. En février 1996, il a fait interrompre le versement de certaines commissions seulement. En juillet de la même année, il s'est rendu en Arabie Saoudite, documents en main, pour un « long tête à tête » avec le prince Abdallah, entretien au cours duquel il aurait expliqué sa décision. Bref, cette intime conviction ne reposait pas sur des rumeurs, mais sur une enquête suffisamment solide pour déclencher des représailles.

On ne sait pas, à l'heure actuelle, où est parti l'argent.

Le Karachigate prend son envol. Et elle ne concerne pas que Nicolas Sarkozy.




(*) article payant
Une malencontreuse erreur m'a fait effacer le post d'aujourd'hui lors de sa publication. Qu'on veuille bien m'en excuser.
J'y disais, de mémoire, que j'avais déjà parlé de la coulée verte , que Nice-Matin avait publié un dossier sur le projet samedi 27/11 et que, depuis, le projet avait un peu "verdi" et "bleui", rajoutant des pièces d'eau et une passerelle au bout du jardin Albert 1er, au dessus de la Promenade et allant jusqu'à la mer ainsi qu'une autre aux Ponchettes. Le tout pour 40 millions d'€.

Le projet, cassant la gare des autobus et le parking, pouvait sembler séduisant, mais se situait dans une logique "bling-bling, fait pour les touristes et de grands évènements (Carnaval, Nice Jazz Festival, ...), loin des préoccupations des niçois qui, pour leur qualité de vie, auraient préféré la réhabilitation des abords de la gare Thiers, de la Cathédrale et de Raimbaldi, véritable "coeur de Nice", sans parler de la prolongation de la ligne 1 du tramway et de la ligne 2, renvoyées aux calendes grecques.

Je situais la conception urbanistique de C. Estrosi dans un "urbanisme libéral", avec un de ses présupposés: "Faisons de la culture, de préférence spectaculaire, nous attirerons les porteurs d'innovation dont la ville a besoin pour créer les cercles vertueux de la richesse". Présupposé qui fonctionnait encore il y a dix ans mais dont les ressorts sont maintenant usés. "Ce modèle n'implique aucune pensée sociale, sauf celle d'une réponse à la demande de deux catégories clés: les grands consommateurs et l'agrégat d'individus qui constitue la classe moyenne diplômée. L'immigration, la diversité culturelle, la pauvreté relèvent de politiques sociales destinées à rattraper ou à insérer...". Urbanisme dont on retrouve les marques dans les projets de la Plaine du Var.

Je rajoutais, enfin, que cela me semblait normal, C. Estrosi étant l'élu des grands hôteliers et du BTP, les premiers seront satisfaits de la "coulée verte", les autre auront la part belle dans l'"Eco-vallée" (c'est ainsi que ces messieurs nomment l'opération de la plaine du Var), deux réalisation où l'écologie ne sert que de cosmétique.

Excusez le ton un peu bâclé de cette réécriture rapide à plus de minuit.
Jeudi 25 novembre, Nicolas Sarkozy rencontrait des agriculteurs. Une nouvelle table ronde, la septième depuis janvier, était organisée sur le thème de l'agriculture, de la ruralité et des collectivités locales. Le déplacement ne fait pas illusion. Il s'agit, encore une fois, de rassurer un coeur de cible électorale. Mais depuis janvier, qu'a-t-il accompli pour les agriculteurs ? On ne sait pas. Beaucoup de discours, autant d'affirmations, très peu d'actions.

Tout a commencé le 25 janvier dernier, quand une productrice de lait interpela Nicolas Sarkozy sur la situation dramatique de sa filière lors d'une émission de télévision sur TF1, «Paroles de Français»: « La plupart de mes collègues producteurs de lait n'ont pas pu se verser un salaire ». Sarkozy, déjà sans idée, lui répondit qu'il fallait revoir le partage de la valeur ajoutée. Depuis, le monarque a multiplié les visites auprès des agriculteurs.

Au Mayet-de-Montagne, dans le Bourbonnais (Allier), Sarkozy était attablé, l'air concentré, l'assistance était docile, un millier de personnes sagement assis dans le gymnase du village. Au centre une grande table rectangulaire drapée de blanc, et une caméra fixe, en face du président français. On a déjà bien commenté certaines des formules qu'il utilisa ce jour-là. Le Petit Journal de Canal+ s'est amusé, le soir même, à synchroniser certaines formules de Nicolas Sarkozy. A deux jours d'intervalles, mardi devant les maires, jeudi devant les agriculteurs, Sarkozy « improvisa » les mêmes réponses, les mêmes exemples. Mais il fallait, ce jeudi, écouter les autres pans d'une déclaration incroyablement vide d'idées et de propositions concrètes malgré 96 minutes de présence filmée.

Quand le président de la chambre d'agriculture locale l'introduit, Sarkozy n'écoute pas. Il écrit. Son hôte termine enfin : « je vous remercie, monsieur le président, de votre choix, d'autant plus que nous avons beaucoup de plaisir à vous accueillir.» Les mots sont simples, mais Sarkozy tarde quelques secondes à lever enfin la tête vers son hôte. « Les agriculteurs sont inquiets. » continue l'hôte. « Ils ont le sentiment d'être oubliés.» Certains ont été rassurés par les récentes propositions de la commission européenne pour la réforme de la Politique Agricole Commune (PAC), avec notamment le maintien du soutien des prix. Sarkozy écoute enfin. Les questions se font finalement précises : on lui demande un allègement des contraintes environnementales qui pèsent sur les agriculteurs, et des propositions pour réguler les écarts de coûts du travail avec l'Espagne. Sur le G20, on lui demande aussi comment il compte enfin réguler la spéculation sur les matières premières.

Sarkozy a le visage grave, le teint presque gris. Il répondra à côté. Il le sait.

C'est à lui.

« Bon, ben, monsieur Lesage... heureusement que vous vous êtes répartis les thèmes parce que vous êtes un table ronde à vous tout seul... Je vais essayer, sans lasser votre patience, de vous répondre, mais qu'il me soit permis de dire à tous ici combien je suis heureux d'être dans cette région de la montagne qui est magnifique. On m'avait promis la neige... je ne l'ai qu'aperçu... » La diversion commence. Sarkozy évoque le syndicalisme agricole, cette « terre magnifique, rude », ces « gens » qui « aiment le travail.» L'assistance sourit. Sarkozy rapproche ses mains et durcit son visage : « Voyez-vous, je conteste l'orientation qui a été donnée depuis plusieurs décennies à la politique agricole commune qui a fait le choix délibéré de privilégier les subventions sur les prix. » Il embraye sur un laïus désormais connu : l'Europe et les gouvernements précédents se seraient davantage préoccupés de compenser les baisses des prix agricoles par des subventions que d'agir sur la régulation des marchés. Comme toujours, Sarkozy oublie la question essentielle : comment réguler les prix ? Et, à défaut, ne faut-il pas des subventions pour garantir un revenu décent aux agriculteurs ? Non. Pour Sarkozy, il est plus commode de brocarder les aides que de s'interroger sur les ravages économiques, sociaux et environnementaux du marché libre. Sarkozy n'a pas abandonné, cette fois-ci, son antienne libérale. Ou plutôt, il tente le grand écart, critiquant « l'assistanat » fusse-t-il agricole d'un côté, et se félicitant des plans de sauvetage de filières, c'est-à-dire des subventions, de l'autre. C'est d'ailleurs l'une de seules propositions européennes qu'il reprendra quelques minutes plus tard, à son compte, la «réforme de la PAC de façon à aider ceux qui en ont le plus besoin

Finalement, la subvention, avant l'élection, ça a du bon...

Plus l'esquive est importante, plus Sarkozy insiste sur sa « franchise ». C'est compréhensible. Si ses annonces étaient importantes, il n'aurait pas besoin de ces artifices oratoires. « Je viens ici pour tenir un discours de la vérité, pas de la complaisance. La complaisance, elle conduit à la catastrophe. Parce qu'on fait plaisir sur le moment, on s'en va, et puis après les problèmes restent, et ils sont encore plus dur à résoudre. je l'ai montré au moment des retraites

Encore ! Ah ! Les retraites ! Cette réformette sera donc servie à toutes les sauces, dans toutes les enceintes, sur toutes les tribunes. Les agriculteurs, d'ailleurs, ne s'en sont pas trop mal sortis, puisque opportunémement, Sarkozy a fait preuve de suffisamment de lâcheté politique pour introduire un régime dérogatoire. le chantre de la suppression des régimes spéciaux en a créé un ... pour l'agriculture. Quel courage !

Autre tartufferie, Sarkozy critique le refus de la préférence communautaire : « c'était un gros mot, il fallait pas l'dire ! Fallait pas l'prononcer ! ». Face à des filières menacées, Sarkozy joue toujours la corde protectionniste. Sans oublier de souhaiter, quand même, le développement des exportations. Exporter sans importer ? Que la réalité est simple en Sarkofrance !

En 96 minutes de « débat », pardon, de monologue, combien de minutes ont été consacrées à l'agriculture ? Sur le papier, la table ronde devait traiter de vastes sujets, situation de l'élevage, « pôles d'excellence ruraux », « entreprises et ruralité », « services au public en milieu rural » et même « gouvernance en milieu rural ». Mais comme souvent quand il n'avait rien de concret, Sarkozy préfère l'anecdote, les grands principes, et les diversions.

Ainsi parla-t-il d'apprentissage : « nous devons faire en sorte de maintenir dans notre pays des emplois de production ». Mais comment défendre ses emplois de production contre la concurrence des pays à bas coûts ? Motus et bouche cousue !

Sur la régulation du prix des matières premières, Sarkozy s'indigne des fluctuations, cette année, du prix des céréales. Et ? Et rien. « Entre le mois d'août 2009 et le mois de février 2010, le prix des céréales a été multiplié par deux. Comment voulez vous... alors c'est très bien pour vos collègues céréaliers qui par ailleurs m'expliquaient au début de l'année qu'il fallait qu'on les aide parce qu'ils étaient au bord de la ruine... J'n'ai pas dit un gros mot j'espère... Mais je me souviens de ma visite dans la Seine-et-Marne... et d'ailleurs à ce moment-là, c'était vrai...» Et il embraye en se félicitant qu'un milliard d'euros d'aides européennes ait été transférées des cultures céréalières vers l'élevage, pénalisé par cette inflation soudaine du coût de l'alimentation du bétail.

Et ensuite ? Sarkozy n'a « pas l'intention d'accepter qu'en Europe entrent des viandes d'Argentine, de Nouvelle Zélande, ou de tout autre pays qui ne répondent nullement aux normes environnementales et sanitaires que nous imposons à nos éleveurs en France et en Europe.»  Sarkozy évoque ensuite son « deuxième plan »... Mais quel était le premier ? « Lorsque la Russie et l'Ukhraine ont décidé cet été d'arrêter toute exportation vers le Maghreb (...), aucune instance internationale n'a été en mesure de faire un point précis sur l'état des stocks mondiaux. Et cette absence de transparence a amené quoi ? La spéculation, la panique !» Sur les produits dérivés des marchés agricoles, Sarkozy promet donc une réglementation. Laquelle ? On ne sait pas. Comment ? Pas d'idée. Sarkozy rappelle juste, en défense que « nous avons réglementé les produits dérivés financiers.» Vraiment ? Non. Mais personne ne relève. Personne ne peut relever.

Deux promesses arrivent, enfin : Bruno Le Maire réunira au premier semestre prochain les ministres de l'agriculture du G20 pour poser la régulation « comme une méthode », une méthode qui visiblement n'a pas servi à rien en matière financière et boursière. Et dans la loi de modernisation de l'agriculture, Le Maire a prévu une « exonération totale » de charges sociales pour les saisonniers agricoles. Pour l'élevage, cette idée a peu d'intérêt...

Au final, sans répondre aux questions, Sarkozy a fait semblant de comprendre, et asséner qu'il serait volontaire, déterminé, qu'il ne cèdera pas. « Nous ne cèderons rien en matière agricole. » Mais qu'avait-il de concret ? Rien. Absolument rien.

Ce jeudi 25 novembre, ce n'était pas fini. Un second intervenant rappela « le travail de qualité » des éleveurs de la région. Il demande une augmentation du prix d'achat de la viande bovine aux producteurs. Sarkozy ne le regarde pas. Il prend des notes, semble recopier un texte de l'un de ses conseillers. C'est à lui. Il lève enfin les yeux. Il commence, sur autre chose. Ecoutez, ça vaut le détour. Du grand art.

« Bon... Monsieur Lognon... En venant ici avec tous les ministres, on n'a pas choisi la facilité... hein ? On n'partage peut être pas toutes les opinions politiques tous les deux... hein ? Mais au moins, on a un point commun : on est franc. En général, le président de la République, on le sort de sa boîte, pour lui faire inaugurer un laboratoire qui n'existe nulle part ailleurs, on va lui faire visiter une exploitation agricole au moment où les cours sont au plus haut, et quand les cours baissent on lui dit bon, il vaut mieux éviter. ça vous rappelle des souvenirs, monsieur Lognon ? Bon... Ben j'vais vous dire que je préfère venir quand il y a des difficultés.»

Le Monarque sait qu'il ne sera pas interrompu. On lui avait même donné les questions à l'avance. Il pouvait jouer au bravache tranquillement. 

Et la question ? Sarkozy s'était noté quelques chiffres. Il lance quelques regards discrets sur ses notes. « Le prix de la carcasse de viande bovine : 12 ans que le prix de la carcasse de viande bovine est grosso modo le même. En dessous de 3 euros... enfin, c'est tel que je l'ai analysé...» Nicolas Sarkozy a analysé l'évolution du prix de la carcasse bovine depuis 12 ans... Sans blague... L'homme prend son assistance pour des andouilles. Il poursuit : « De l'autre côté, sur la même période, la marge des industriels ou des distributeurs a augmenté de 2 euros. J'accuse personne... (...) Et le consommateur lui paye le même kilo... 10 euros. »  OH ! Il y a des écarts de marges.... Sarkozy lâche la solution : « on a créé l'observatoire des prix et des marges.» Et ? Et rien. Pire, Sarkozy prévient : « Mais je n'ai jamais encouragé le monde agricole à aller en guerre contre la distribution.» Mais il ajoute, incompréhensible : « Cette évolution de la répartition des marges est, je mesure mes mots, inacceptable.» Il a nommé ...un médiateur ; ça change tout.

Sarkozy en convient : « ça ne suffit pas... si vous voulez revaloriser, il faut exporter ! » Tiens donc ! Après l'argument pro-préférence communautaire, voici l'argument inverse : il faut ouvrir les frontières des autres... Sarkozy rappelle sa demande de levée des barrières sanitaires russes au président Medvedev. La confusion est totale. Il n'a pas fallu attendre quinze minutes pour l'entendre conseiller l'ouverture des marchés extérieurs après avoir, le même jour, quinze minutes plus tôt défendu la préférence communautaire... Il ajoute que l'Etat va financer des campagnes de publicité en faveur de la viande française et européenne, et qu'il a débloqué 300 millions d'euros sur 3 ans pour subventionner les secteurs agricoles les plus sinistrés. Enfin, Sarkozy aimerait que le prix des viandes les plus qualitative ne soit plus indexé sur celui de la carcasse standard.

La troisième question posée au chef de Sarkofrance concernait la forêt. Sarkozy écoute distraitement la présentation. Il regarde sa montre. Le regard est ailleurs. « Nous souhaitons créer ici un pôle de développement des compétences de la filière bois » demande l'intervenant. Ce dernier attend de savoir si son projet va être être retenu par l'Etat. Sarkozy a une réponse surprenante. Il commence par rappeler l'origine des pôles de compétitivité, qu'il a « imposé » contre la « vision technocratique habituelle » de Bercy quand il était ministre des finances, sa visite à Limoge en 2004 où un pôle de compétitivité « petit mais mondial » de la porcelaine fut alors créé. « On a sauvé la porcelaine française ! » L'entreprise Bernardeau, de porcelaine, est en période d'observation depuis le début d'année. 70 postes ont été supprimés.

Cette diversion passée, Sarkozy explique qu'il a eu ainsi l'idée de décliner l'idée pour la ruralité : subventionner le regroupement d'entreprises de compétences communes: « ça a un tel succès, qu'on en labellise 379, pour 367 millions d'euros d'investissements.» Puis, surprise, il revient sur la question de son interlocuteur. « Votre dossier, je l'ai sur mon bureau ! » Tant Bruno Le Maire que Brice Hortefeux, ministre de l'intérieur mais aux prétentions locales, l'ont alerté sur le coup de pouce nécessaire. En public, Sarkozy avoue, et s'amuse de ce piston quasi-public. Le dossier sera traité, promet-il. Pourtant, ces décisions sont normalement prises en toute collégialité...

Un peu plus tard, Sarkozy évoque son propre sort. Toujours un peu d'auto-plainte : « Le matin, quand je me lève, il me faut un moral fantastique parce que, franchement, quand je lis les journaux, à la première page je vais trop vite et à la seconde je vais trop lentement. (...) Moi je vais vous dire ce qui m'intéresse(...). C'est votre jugement à vous parce que les Français sont des gens de bon sens et, en définitive, ils savent qui est au travail et qui parle » La France contre l'élite médiatique ? Un grand classique ! Assez étonnant pour le Président des Riches.

Il avait presque la formule de son programme de campagne pour 2012: « Pour que la France reste elle-même il faut qu'elle accepte de changer pour s'adapter au XXIe siècle (...). On est capable de gagner cette bataille et moi, mon rôle, c'est de préparer le pays pour que la France gagne une nouvelle fois.» Ce mardi, on oubliait presque le retard pris pendant ces 3 années et demi : la défiscalisation des heures supplémentaires qui plomba l'emploi par anticipation, la boulimie législative jamais traduite dans les actes, l'indignité internationale, le plantage de la réforme des retraites. Sarkozy sort avec un bilan plein d'incompétence et d'occasions gâchées. 

Un récent sondage n'était pas fameux. 79 % des agriculteurs interrogés ne font pas confiance à Sarkozy pour défendre l'agriculture française, et 76 % jugent mauvaise sa politique agricole.

Le Monarque élyséen a encore des efforts à faire.

186ème semaine de Sarkofrance : Sarkozy l'esquive

Nicolas Sarkozy a endossé, sans le dire, son costume de futur candidat à sa réélection. Discours, arguments et attitudes sont rodés, testés à chaque intervention publique. Protecteur, responsable, et au-dessus des partis, voici le triptyque des qualités que l'on veut nous servir d'ici 2012. Mardi devant les Maires de France, jeudi devant des éleveurs de l'Allier, Nicolas Sarkozy a livré une auto-description flatteuse mais mensongère. Son « nouveau » premier ministre, mercredi, pouvait bien se faire encore applaudir avec son discours de politique générale. L'enjeu de cette nouvelle séquence politique est de mettre à jour le véritable bilan de Nicolas Sarkozy.

Protecteur, responsable, impartial ?
Protecteur, Sarkozy le serait car il nous aurait sauvé du choc de la crise : aux maires, il expliqua mardi qu'il avait résisté aux injonctions des fonctionnaires de Bercy qui lui réclamait de baisser les dotations aux collectivités locales en 2009 à cause de la chute des recettes fiscales de l'Etat. Il faut donc oublier le Sarkozy qui, sous la pression de la rue et des manifestations monstres du 29 janvier 2009, dut convoquer en urgence un sommet social et lâcher 2,6 milliards d'aides et suppression d'impôts pour passer le cap.
Protecteur, Sarkozy le serait encore quand il fait la chasse aux paradis fiscaux, ou défend la régulation des marchés financiers. Qu'importe si les paradis existent toujours, si la spéculation déstabilise désormais l'Irlande et le Portugal. Protecteur, il le serait encore car il pense aux Français, surtout âgés. La réforme des retraites, « difficile, douloureuse, complexe », il l'a faite pour eux. « Le problème est réglé » a-t-il encore asséné jeudi. C'est faux. Dans 8 ans, il faudra renégocier une réforme. En attendant, le chômage des seniors progresse toujours. La dépendance sera sa prochaine grande cause humanitaire. Il faudrait oublier les franchises médicales, les déremboursements, les 2,5 milliards d'euros d'économies supplémentaires réclamées sur le budget de la Sécu l'an prochain (y compris la taxation supplémentaire des mutuelles), les fermetures d'établissements. Mardi, il a promis de renvoyer des médecins dans les déserts médicaux, lui qui a fait fermer 54 hôpitaux de province sur l'autel de la rentabilité.

Responsable, Sarkozy le serait car, depuis 2007, il ne ferait que son devoir. Comprenez-le : ses prédécesseurs avaient tellement reculé, esquivé, masqué la dureté des réformes à faire. Sarkozy, lui, assumerait ses choix et ses décisions. Cet éloge de la responsabilité, Nicolas Sarkozy l'a grandement servi cette semaine : aux agriculteurs, « je préfère venir quand il y a des difficultés.» Aux maires, «La première définition du responsable, c'est que c'est à lui qu'il revient de dire non.» Ou encore : « Les vraies réformes, les grandes réformes, elles sont forcément douloureuses et difficiles, sinon elles auraient été faites.» Il confond un peu vite impopularité et courage, incompétence et difficulté. La réforme de la carte judiciaire a supprimé des tribunaux de proximité, sous prétexte que rien n'avait changé depuis 1958. Où est le bilan ? Rapprocher des tribunaux est une chose, vider des zones rurales de leur justice de proximité en est une autre. Plus grave encore, Sarkozy a placé sa propre irresponsabilité comme une règle de gouvernance : quand l'association Anticor porte plainte pour favoritisme dans l'affaire des sondages de l'Elysée, le parquet la déboute au motif qu'un collaborateur du président bénéficie de la même protection pénale que son patron de président !

Impartial, Sarkozy le serait car au-dessus des partis. Il défendrait la justice, la séparation des pouvoirs, le rôle du Parlement. Il se serait « sacrifié » au nom de l'intérêt général. On doit oublier le pantouflage de ses proches et fidèles ; la fusion du renseignement intérieur désormais dirigé, depuis juillet 2008, par le fidèle Squarcini; les abus des faveurs de la République, légions d'honneur ou placards dorés au Conseil économique et social; les enquêtes des services secrets, au nom de la protection de l'Etat, sur des journalistes trop curieux; les entraves aux instructions des magistrats sur les affaires Woerth/Bettencourt; la manipulation des élections internes de la fédération UMP des Hauts-de-Seine pour le chemin soit dégagé pour son fils Jean, au grand dam de Patrick Devedjian; la chasse aux Roms l'été dernier, avec cette consigne discriminatoire écrite émanant du ministre Hortefeux, lui-même condamné pour injure raciste dans une précédente affaire.

Sur l'attitude, le « nouveau Sarkozy » se veut enjoué, consensuel, ouvert et cultivé. On savait déjà qu'il adorait la nouvelle vague et le cinéma italien, qu'il dévore les grands classiques de la littérature française. Voici qu'il conjugue désormais la langue française avec agilité. Exit Mireille Mathieu et Didier Barbellivien, les tacles contre la Princesse de Clèves ou le phrasé « populo » que l'ancien maire de Neuilly-sur-Seine adorait utiliser dans ses discours de terrain. Tout juste assume-t-il encore sa passion du vélo.

Partial, inefficace et...
Ce story-telling a trois objectifs. Primo, Sarkozy veut nous faire croire à une autre rupture que celle qu'il promettait en 2007. Pourquoi ne pas assumer son vrai bilan, la comparaison de ses promesses avec la réalité de ses résultats ? Sans doute parce que l'analyse serait terrible pour la cause sarkozyenne. Il fallait donc inventer autre chose, présenter Sarkozy comme une rupture en soi, un courage inhabituel dans l'action des présidents de la Vème République. Sarkozy, et non ses résultats, «est» lui-même la rupture. Pourtant, le bilan est déjà là : de son programme de 2007, il ne reste plus grand chose, si ce n'est que Sarkozy a bien joué son rôle de bouclier des riches. Exit l'environnement grande cause nationale, exit le pouvoir d'achat, exit le travail (la durée du travail en France est stable depuis 2002 !). Sarkozy a conservé les mots, mais oublié les actes. Depuis janvier, il s'attache encore à convaincre quelques cibles comme les agriculteurs. Il crie à la défense de la ruralité, icône identitaire plus facile à promouvoir. Il fallait l'entendre, jeudi dernier, devant quelques éleveurs. Mais qui a accéléré la fermeture des petits hôpitaux, la réduction des effectifs de police et de gendarmeries, le rétrécissement général de la présence publique sur les territoires ? Même sur l'insécurité, son thème de prédilection, l'échec est patent. Mois après mois, les bilans se succèdent et se ressemblent.

Secundo, les conseillers en communication veulent gommer l'image de Président des Riches qui colle à la peau de leur monarque. La réforme fiscale, annoncée pour juin prochain, ne sert qu'à cela. Débarrasser le bilan sarkozyen du bouclier fiscal et autres cadeaux pour riches, en prétextant une harmonisation de la fiscalité française avec sa voisine allemande. Le toilettage des niches fiscales, surtout celles en faveur des plus riches, n'a pas eu lieu : une douzaine de milliards d'euros à peine ont été trouvés dans le cadrage budgétaire 2011-2013, sur 173 milliards de niches identifiées. Et mercredi dernier, Sarkozy a confirmé à des élus UMP qu'il ne souhaitait pas la création d'une tranche supérieure de l'impôt sur le revenu.  Ami des puissants, Sarkozy l'est aussi à l'étranger : au-delà des courbettes devant le président chinois, le gouvernement français protège toujours ses amitiés africaines, multipliant les obstacles procéduriers contre l'instruction des « biens mal acquis » par un quarteron de présidents africains autoritaires. La France, à l'étranger, a désormais l'image d'une république bananière et peu accueillante.

Tertio, il faut faire croire qu'il n'y avait pas, et qu'il n'y aura pas d'autre alternative. Les maigres réformes, mal gérées, mal négociées, mal expliquées, mal financées qu'il daigne encore porter aux nues sont présentées non comme des choix politiques discutables mais comme des exigences du monde moderne; Sarkozy loue le débat politique, mais il le refuse aussitôt en contestant toute critique. Sur la politique de rigueur, le débat doit pourtant exister : la rigueur sera-t-elle juste ? Ou les efforts, comme nous l'expliquent à longueur de tribunes Fillon, Sarkozy ou Lagarde, resteront-ils concentrés sur les classes modestes et moyennes ?

Mercredi, François Fillon recueillait la confiance de 326 députés godillots. On nous le présente toujours comme le grand gagnant du remaniement, après un discours de politique générale sans surprise. Il a bien prononcé le mot honni de rigueur, et à plusieurs reprises. Elève appliqué de son maître Sarkozy, Fillon déroula un programme convenu : réforme « profonde » de la fiscalité du patrimoine, concertation « consensuelle » sur la dépendance, soutien à l'alternance et l'apprentissage, etc. On ne sait toujours pas comment Fillon comptait améliorer la compétitivité de la France dans les 18 mois qui viennent, ni comment il espérait atteindre les 2% de croissance annuelle promis, quand la quasi-totalité des économistes privés tablent au mieux sur un petit 1,5%. On sait en revanche que la réforme fiscale ne sera qu'un nouveau toilettage pour riches.

Jeudi soir, les derniers chiffres officiels du chômage sont tombés. Le chômage aurait baissé de 20 000 demandeurs en octobre ! Le lendemain, la presse s'emballe... ou presque. Xavier Bertrand, ancien secrétaire de l'UMp recasé pour remplacer Eric Woerth au ministère du Travail se félicite de ces résultats « très encourageants ». Pourtant, la consommation des ménages, « moteur de la croissance française », en baisse le même mois. Que s'est donc t-il passé ? Il faut regarder, comme toujours, les statistiques de plus près. Ainsi, sur les trois premières catégories (A, B et C, soit ceux témoignant d'un « acte positif de recherche ») de demandeurs d'emplois inscrits à pôle emploi, leur nombre est en augmentation de ... 5 000 personnes sur le même mois. Bizarre ? L'ancienneté moyenne des inscriptions, sur ces mêmes catégories, a progressé de 6 jours en un mois, et de 43 jours en un an, pour atteindre ... 438 jours de chômage en moyenne. Sur ces mêmes catégories, le nombre de chômeurs de longue durée (plus d'un an), a progressé de 22 600. Les licenciements économiques ont cru de 10 400 unités. Les reprises d'emplois ont baissé de 2 200 personnes en octobre. On continue ? Les radiations pour défaut d'actualisation ont progressé de ... 17 000 personnes sur le seul mois d'octobre. Les radiations administratives, de  5 500 personnes. Comme par hasard, la baisse « officielle » du chômage est du même ordre... Seuls 2,28 millions de chômeurs sont indemnisés, soit toujours 49% du nombre total de demandeurs d'emploi. Le chômage baisse-t-il ? Non. Mais les effectifs de pôle emploi, oui.

... Dissimulateur
Ces belles histoires ne sont ... que des histoires, un portrait idyllique qu'on nous force à gober. Parfois, il y a des ratés, surtout en « off ». Il fallut attendre trois jours pour apprendre qu'il avait traité un journaliste, devant ses confrères interloqués, de « pédophile », vendredi soir dernier à Lisbonne, lors du sommet de l'OTAN. Il pensait faire de l'humour pour faire comprendre son message. Quel humour ! On a surtout compris que Sarkozy était secrètement apeuré par les risques de l'affaire.

L'affaire Woerth/Bettencourt est loin d'être terminée, celle de Karachi a bousculé les plans présidentiels. Pour la première, Sarkozy s'est débarrassé de l'encombrant Eric Woerth, ex-trésorier de l'UMP, ancien ministre du budget puis du travail qui n'avait su étanchéifier suffisamment ses deux fonctions. Pour la seconde affaire, l'Elysée est fébrile. L'audition de Dominique de Villepin, jeudi pendant 5 heures devant le juge Renaud Van Ruymbeke, a révélé combien le sujet est sensible. On fut déçu, par l'ancien premier ministre, de ne pas avoir de noms des bénéficiaires des rétro-commissions, ou de preuves plus écrites de l'existence de ces mêmes rétro-commissions. Mais quand même, Villepin a confirmé le soupçon, le même que celui de la police luxembourgeoise, ou de Charles Millon. Des dizaines de documents s'accumulent chaque semaine, depuis bientôt deux ans, pour démentir l'argumentaire sarkozyen.

Oui, Nicolas Sarkozy était personnellement au courant de l'existence de la société HEINE, établie au Luxembourg, pour faire transiter les commissions occultes versées aux intermédiaires de la vente des 3 sous-marins.

Oui, il a personnellement validé le volume de ces commissions ; des témoins l'affirment, des courriers l'attestent.

Oui, des intermédiaires sans rapport avec le contenu du contrat des sous-marins, le fameux « réseau K », ont été imposés à la dernière minute par l'équipe Balladur pour bénéficier de commissions faramineuses. Richard Mazens, l'ancien directeur de la Sofresa, l'a encore rappelé à Libération cette semaine.

Oui, Roland Dumas a forcé la main des Sages du conseil constitutionnel en 1995 pour valider les comptes de campagne d'Edouard Balladur malgré des dotations en espèces injustifiées.

Non, Sarkozy n'a pas expliqué pourquoi l'ancien gérant de cette société HEINE, Jean-Marie Boivi, après des mois de menaces à peine voilées, auxquelles Sarkozy, pourtant ministre de l'intérieur à l'époque, fut le seul destinataire à répondre par écrit, a touché 8 millions d'euros d'indemnités le 24 janvier 2009. Oui, la justice est entravée : le secret défense, que l'on croyait levé sur tous les documents demandés par les juges, protège encore. Le magistrat Marc Trévidic s'en est plaint, par écrit, à Alain Juppé dès lundi matin. Son collègue Renaud Van Ruymbeke s'est vu refuser l'accès aux locaux de la DGSE il y a 15 jours.

Ami sarkozyste, connais-tu le bilan de ton mentor ?

Comment Sarkozy teste son futur discours de campagne

Il était arrivé sous quelques sifflets, il repartit sous les applaudissements. Que s'est-il donc passé au Congrès de l'Association des Maires de France, mardi dernier ? Sarkozy aurait donc livré un discours convaincant, à en croire les commentaires médiatiques du lendemain.

L'an dernier, Nicolas Sarkozy avait séché l'évènement, prétextant un engagement international qui n'était autre qu'un voyage de plaisir avec Carla en Arabie Saoudite. Cette fois-ci, la réforme territoriale votée, Sarkozy voulait s'afficher, montrer qu'il assume son devoir. Pendant 46 minutes d'intervention, le monarque a joué un rôle, celui d'un président ouvert au dialogue mais concerné par l'immensité de sa tâche. Peu à peu, il teste son prochain discours de campagne, celui d'une nouvelle rupture, basée moins sur ses résultats que sur le devoir accompli.

En 2007, il promettait la lune. Pour 2012, il se montrera comme le recours, l'homme providentiel qui a réformé malgré l'impopularité. Et qu'importe les critiques, il faut que le story-telling tienne au moins jusque là.

La mise en scène
Sur place, mardi à Paris, le président français a joué l'improvisation, déchirant ostensiblement son discours avant de monter sur l'estrade. Fait inhabituel, Sarkozy préféra rester assis, à la tribune: « si vous me le permettez, je vais parler de la tribune, bien entouré que je suis par Jacques Pélissard votre président, André Laignel et Bertrand Delanoë.» S'abriter derrière le voisinage de quelques hiérarques socialistes fera joli sur la photo. On le verra, l'improvisation a des limites : deux jours plus tard dans l'Allier, il répètera mot pour mot des pans entiers de son discours devant les maires. Mêmes exemples, mêmes intonations, mêmes formules-chocs. On a l'habitude de ces « copiés-collés » ridicules d'un président qui s'écoute parler plus qu'il n'écoute. Le doigt souvent levé en l'air, son argumentation repose sur un triptyque désormais classique : « je vous comprends/ Mais nous n'avions pas le choix/ je devais le faire. »

Jamais le Président des Riches ne se prononce sur la justice, ou plutôt les injustices : hier le bouclier fiscal, demain la suppression de l'ISF; hier, les transferts de dispositifs sociaux sur les collectivités, demain le gel de leurs dotations publiques.

La pommade
Mardi, pour démarrer, Sarkozy usa donc de pommade et de compréhension :  « Je vais vous parler très franchement, très librement, comme il se doit devant une assemblée de gens responsables. Parce que si vous êtes des maires, vous êtes des gens responsables, ce qui signifie, très précisément, que dans chacune de vos journées dans l'exercice de vos mandats,... » Il lève la tête «... vous devez dire plus souvent non que oui.» Cette éloge de la responsabilité, Sarkozy la refera, dans des termes identiques, jeudi 25 novembre, devant un parterre d'éleveurs. Ce président du « oui » à la protection de la rente et des fortunes, sait effectivement dire « non » aux juges indépendants qui enquêtent sur ses affaires Bettencourt ou Karachi.

«La première définition du responsable, c'est que c'est à lui qu'il revient de dire non.» 10 minutes à peine après le début de son discours, Sarkozy glisse déjà vers l'auto-justification. On la sent déjà venir, la défense de la réforme des retraites.  « Un maire, devant les innombrables demandes de ses adjoints, dit plus souvent non que oui. Devant les innombrables demandes contradictoires ...»  Le voici qui entoure un cercle imaginaire de ses mains «... de ses administrés répond beaucoup plus souvent non que oui. Et pourtant... et pourtant... Bertrand Delanoë a parlé de respect... on respecte davantage celui qu'a l'courage de dire non que celui qui pour des mauvaises raisons a la lâcheté d'égrener des oui de complaisance.» (applaudissements)

Les portes ouvertes
Le monarque répond ensuite à une précédente affirmation d'un maire socialiste, qui disait que si les problèmes sont mondiaux, les solutions sont elles locales. « Je voudrai vraiment m'adresser à vous de la façon la plus sérieuse et la plus profonde. Bertrand Delanoë, je pourrai signer son discours. Il me permettra juste un codicille... (...) je crois en la nation, je crois en l'Etat et on commettrait une grave erreur en criant qu'entre la mondialisation et la commune, la nation n'existe pas. L' Etat national est une idée moderne.» Le « Sarko nouveau » est consensuel et aime la langue française discrètement élaborée.

Mais plus la porte est ouverte, plus Sarkozy aime l'enfoncer avec conviction. Son rythme se fait plus rapide, il hausse le ton, lève doigt. Qui, au sein de l'AMF, soutient la disparition de l'Etat ? On ne sait pas. C'est même plutôt l'inverse. les maires sont inquiets du gel des dotations publiques. Sarkozy continue quand même, le doigt levé, en scandant ses propos : « trop nombreux sont les spécialistes, les mêmes qui hier nous expliquaient qu'il y avait trop de communes qu'il fallait les regrouper, sont aujourd'hui ceux qui nous disent qu'il y a trop de nations et qu'il faut également les regrouper ! La .. réalité nationale, l'idée nationale n'est pas contraire à la mondialisation, et n'est pas contraire aux terroirs locaux.»

L'orgueil
Il s'est retenu. Il a failli prononcer le terme désormais prohibé d'identité nationale. Qu'il est loin le temps où l'identité nationale se glissait dans tous les discours présidentiels, au début de l'année dernière, jusqu'à la funeste polémique immigration/insécurité de l'été dernier !

« Vous avez choisi comme thème de votre congrès, au fond, l'avenir. Si j'ai bien compris : demain, quel sera notre rôle, quels seront nos moyens ? Vous avez raison. Mais c'est la question aussi pour la France, quelle sera sa place ? Quel sera son rôle ? Quels seront ses moyens ? Ne jamais sacrifier l'avenir au présent, comment faire pour que la France reste la France dans un monde qui bouge à une vitesse stupéfiante, colossale.»

Nous y sommes presque. Sarkozy veut faire comprendre que sa tâche est rude, puisque celle des maires est rude. Jamais il ne prononcera de mots qui fâchent. Le président est courageux, mais téméraire. Tout juste a-t-on droit à une leçon de mondialisation, au passage :  « Aujourd'hui, toutes les décennies, nous voyons arriver des nations qui travaillent plus que nous, des nations qui travaillent mieux que nous, des nations qui n'ont rien à nous envier en termes de technologies et de qualité de formation de leurs citoyens et de leurs nationaux. C'est ça le nouveau contexte !» Les portes ouvertes sont toutes enfoncées, passons donc aux fenêtres : « aujourd'hui, il n'y a plus une seule nation qui compte comme une donnée, elle compte quand elle mérite, quand elle s'adapte, quand elle se modernise, quand elle change ses habitudes, quand elle a l'audace de l'innovation. »

Le responsable
Nous y sommes : si être maire est difficile, alors comprenez combien être président est difficile. Croyez bien que sa tâche ne lui fait pas plaisir. Sarkozy parle désormais de lui, et pour lui. « Cette question qui est posée dans chacune de vos communes, et bien elle est posée dans l'addition de toutes ces communes qui fait la France.» Il faut une formule choc, une qu'il répétera également deux jours plus tard comme s'il testait déjà son discours de campagne : « Les vraies réformes, les grandes réformes, elles sont forcément douloureuses et difficiles, sinon elles auraient été faites.» On pourrait lui répondre, en le paraphrasant : les vraies bêtises, les grosses arnaques, elles sont tout aussi douloureuses et difficiles. Sinon, on aurait été convaincus plus tôt.

Puis Sarkozy lâche « un ou deux exemples », et se permet de citer la décolonisation par le Général de Gaulle (« les gens s'insultaient ! Une idée profondément conflictuelle quand le général de Gaulle l'a voulue »), l'abrogation de la peine de mort par François Mitterrand (« ça reste dans le mandat de François Mitterrand, comme un moment incontournable », dit-il en précisant que lui l'a évidemment votée, lui qui n'était ... même pas député à l'époque !), la légalisation de l'IVG par Valery Giscard d'Estaing. « Il n'existe pas de grandes réformes sans qu'il y ait de grands débats et de grandes oppositions. Et puis une fois que la réforme est faite, les choses se calment comme par miracle, comme si le pays reprenait son calme, son souffle... comme si chacun, à son tour, réfléchissait. Je prends la question des retraites, pour nous,... difficile, douloureuse, complexe, bien sûr... » Il grimace, quelques sifflets fusent, des applaudissements leur répondent. Sarkozy continue : « c'est pas parce qu'on siffle qu'on payera les retraites, c'est pas parce qu'on applaudisse que les gens seront contents ! » Mais quel culot ! Sa réformette des retraites, qui allège le déficit pour moins de 10 ans, et de façon injuste, la voici comparée à la décolonisation ou l'IVG... Sarkozy prend son impopularité pour une mesure de son courage.

Sarkozy embraye, le ton se fait plus grave, Sarkozy veut montrer le poids de la tâche qui est la sienne.«
je me suis trouvé dans une situation où 1,5 millions de retraités ne pouvaient pas être payés. (...)
un demi million d'emplois perdus dans l'industrie. On continue ? » lance Sarkozy. « On continue ? » répète-t-il.

L'agitation
« Tout ça nous a conduit à faire des réformes qui vous ont inquiété. » Le voici qui cite alors, en cascade, la réforme de la carte judiciaire (inchangée depuis 1958), de la carte militaire, des hôpitaux. Il multiplie les chiffres anecdotiques : les tribunaux d'instance distants de 18 kilomètres à peine, les 56 bases aériennes alors qu'il ne faut que 20 minutes pour traverser la France en Mirage 2000-5, les 69% d'hôpitaux de France en déficit. Jamais il ne fait de bilan : les gens sont-ils mieux soignés ? La fermeture des petits tribunaux de proximité a-t-elle rendu la justice plus rapide, plus efficace, alors que la population française a cru de 15 millions d'habitants en trente ans ? Et que dire de la tarification à l'acte, imposée aux hôpitaux, qui privatise, de facto, leur fonctionnement ?

Sarkozy nous menace du sort de la Grèce et de l'Irlande, s'offusque du niveau de dépense, d'impôt et de déficit du pays. « Est-ce que vous croyez qu'on nous féliciterait tous si on était obligé de faire la quête sur les marchés internationaux si notre note était dégradée ? » L'argument est avoué, il faut rassurer les agences de notation. Sarkozy mélange tout, manipule aisément son auditoire : « Qui peut me reprocher de vouloir accrocher la France sur l'exemple magnifique, économique et exportatrice de l'Allemagne ? » Qui lui reproche cela ? Personne. Sarkozy se sert de l'Allemagne pour défendre le bouclier fiscal (jusqu'en juillet dernier), puis la suppression de l'ISF (depuis juillet). Quel rapport ?

Sarkozy s'est donc sacrifié. Il fallait ces réforme : « Tout ceci on l'a fait, ça vous a inquiété, ça vous a posé des problèmes et on l'a fait en trois ans et demi. Mais j'aurais tellement aimé éviter tout cela si la réforme judiciaire, la réforme militaire, la réforme hospitalière étaient derrière nous. Et là on en arrive à la réforme territoriale

Eloge de la simplicité... ou pas
Le sujet est en or. Sarkozy répète à nouveau des arguments connus : le mille-feuille administratif territorial était devenu incompréhensible. « Depuis 30 ans, chacun considère que notre système est épouvantablement complexe, qu'il manifeste des déperditions d'énergie considérable.» Vis-à-vis des maires, son propos est plus facile : la réforme territoriale ne touche pas les 36 500 communes. Elle fusionne les conseillers régionaux et généraux, à la faveur d'un redécoupage électoral sur-mesure et contestable. Mais elle place le financement des collectivités sous la coupe des arbitrages parisiens.

« Je n'ai jamais été de ceux qui pensent qu'il y a trop de communes. Parce qu'au fond, ces 500 000 conseillers municipaux, ces 36 500 communes, c'est peut être aussi pour ça qu'en France il fait si bon vivre. On a autant de communes que tous les autres pays d'Europe... Mais au fond, y a un savoir-vivre à la Française qui est peut être aussi la conclusion, l'héritage d'une démocratie locale extrêmement vivante.»

Sarkozy n'est pas à un paradoxe près. Son éloge de la simplification s'arrête aux départements et aux régions. Les élections cantonales, puis sénatoriales partielles, sont prévues l'an prochain. On est jamais trop prudent. Tout juste se permet-il de critiquer le nombre de structures intercommunales.

Le protecteur
L'inquiétude des maires restait forte sur leurs ressources futures. Sarkozy marchait sur du velours ... pour 2010. Prévoyant, il a laissé 1,1 milliard d'euros de plus au budget que le montant de la taxe professionnelle supprimée. Pour les années futures, il promet une « clause de revoyure ». Sarkozy aborda le gel des dotations de l'Etat aux collectivités locales. « En 2009, l'Etat a garanti 98 milliards d'euros... C'est pour vous dire... c'est pas une petite somme. » Et il précise aussitôt qu'il a joué au protecteur des communes quand, l'an dernier, des « gens à Bercy » lui demandaient de répercuter sur ces dotations la baisse de 20% des recettes fiscales générales du pays... Ah ! Si nous n'avions pas eu Sarkozy ... « On doit s'expliquer sur les déficits...» roulement de tambour... Le monarque va ressortir sa vieille antienne : les collectivités locales, comme la sécurité sociale, doivent assumer leur part de la rigueur. Et Sarkozy fait un joli tour de passe-passe : l'Etat ne pesant que 35% de la dépense publique, il ne peut supporter seul l'effort de réduction des déficits... Mais quelle est la part des collectivités locales versus l'Etat dans le déficit public ? Sarkozy le concède : leurs budgets sont équilibrés, loi oblige.

« Mais, mesdames et messieurs, c'est la France ! Quand on calcule nos déficits et notre endettement... peu importe la faute à qui ! » Le nouveau Sarkozy est bien loin du Sarkozy de campagne régionale. Ce dernier était allé jusqu'à organiser des conférences sur le déficit ... des collectivités locales, voulant en faire un thème électorale contre les régions majoritairement à gauche. En vain...

Passé ce sujet épineux, Sarkozy confirma un joli cadeau, une mesure facile, presque inconséquente : la simplification de la réglementation : « il n'y aura plus une seule norme proposée au vote de l'Assemblée nationale ou du Sénat ». Il fut évidemment applaudi.

Le social
Mardi, Sarkozy voulut conclure sur d'autres de « nos » enjeux nationaux, déjà évoqués la semaine passée à l'occasion du remaniement : gros laïus, donc, sur la dépendance, sa prochaine grande loi qu'il promet pour l'automne 2011 : « comprenez que pour moi, l'affaire des retraites et l'affaire de la dépendance, ce sont des sujets absolument nationaux qu'il faut affronter.» Le nouveau Sarkozy est donc compatissant, généreux, à défaut d'être social. Le Président des Riches a une sale image qu'il tente d'effacer.

Second sujet, la santé, ... « je ne comprends ce qui se passe. » Il continue : « il n'y a jamais autant de médecins dans notre pays » (heureusement, vu l'augmentation de la population). 210 000 précise-t-il en regardant ses notes. « Et en même temps, on a des régions entières... même pas des départements qui ont une démographie médicale désertifiée. Avec certains quartiers de nos villes, qui ont une hypertrophie de la représentation médicale. » Sarkozy pensait sans doute à Neuilly-sur-Seine. Mais son cerveau pourtant habituellement habile ne parvenait pas, ce mardi à Paris, à faire le lien avec la suppression des petits hôpitaux qu'il justifiait quelques minutes avant... Il lâche une promesse : « nous allons vous aider (...), nous allons complètement repenser le statut des médecins. » Il propose de revoir le financement des études des internes en instaurant un engagement en contrepartie d'implantation dans les zones mal servies.

Troisième et dernier sujet, ...  « le problème de la sécurité. C'est un sujet qui touche toutes les sociétés modernes... Une violence de plus en plus barbare, sans limite, sans règle, sans remord. » La formule est belle, bien choquante. l'homme qui la prononce fêtera ses 10 ans d'inaction sur le sujet en 2012 prochain. On attend des propositions, ou une explication sur le bilan. Et bien non. Rien ne vient. Sarkozy explique qu'il recevra des maires « de toutes tendances confondues » pour en discuter. La lutte contre la délinquance, après 8 années d'échec sarkozyen, serait donc devenue... consensuelle ?

Le persécuté
Sa conclusion, Sarkozy la veut « plus personnelle ». Il loue l'engagement. « C'est tellement facile de faire de l'amertume assis sur sa chaise et regarder les autres se débattre.» Mais il glisse sur une allusion, encore une fois, à son propre sort : « Que ce soit l'engagement syndical, l'engagement associatif ou l'engagement politique, il est utile à notre pays. Et je n'aime pas beaucoup l'évolution des choses qui fait que c'est toujours ceux qui s'engagent le plus qui sont le plus dénoncés, le plus attaqués, le moins respectés. Je veux dire à tous ceux qui nous regardent, y compris le système médiatique, respectez donc ceux qui ont le courage de se présenter devant le suffrage universel. Je dis à la classe politique dans son ensemble: donnons l'image de gens respectables (...) qui dialoguent et qui tirent le débat vers le haut. Je suis inquiet parfois. Il y a suffisamment de sujets qui permettraient de nous opposer au service de notre pays en tirant tout le monde vers le haut. Il y a suffisamment d'enjeux complexes, où il n'y a pas de 'prêt-à-penser' idéologique, qui mériteraient des débats de haut niveau. Ce n'est pas la peine qu'on se prête, les uns et les autres, à des émissions ou à des polémiques qui tirent tout vers le bas, qui avilissent tout, qui ne respectent rien, et qui conduisent finalement à donner une piètre image d'une démocratie qui a besoin de femmes et d'hommes comme vous. »

Cette leçon de morale politique est à peine surprenante. Vendredi, Sarkozy s'amusait à traiter un journaliste de pédophile pour illustrer son propos.

deux jours plus tard, en déplacement dans l'Allier, cette fois-ci sagement assis, Sarkozy a commencé son intervention par la même « improvisation.» : « c'est ma façon de vous respecter, de ne pas ânonner des notes qui m'ont été répété. » Puis il répéta, mots pour mots, des tranches entières de son discours prétendument improvisé quarante-huit heures avant devant les maires de France, les mêmes exemples sur la réforme judiciaire ou militaire, les mêmes incantations sur la responsabilité ou l'art de vivre à la française.

Le spectacle doit continuer.


Les mondes parallèles de Fillon et Sarkozy.

Mercredi 24 novembre, François Fillon a engagé la responsabilité de son gouvernement auprès des seuls députés UMP pour la seconde fois. Il est assez inhabituel qu'un chef de gouvernement attende 10 jours après la constitution de son équipe pour recevoir cette confiance. Ce délai témoigne de la faible importance accordée aux députés-godillots par Nicolas Sarkozy. Ce discours de politique générale n'était qu'une formalité sans intérêt ni importance. Nicolas Sarkozy avait presque tout dit, il y a 8 jours, à la télévision. Pour le reste, on ne se lasse pas de commenter les mensonges « off » de Nicolas Sarkozy.

Le monde parallèle de Fillon
A l'UMP, Jean-François Copé a pris les rênes du parti, et s'est fait remplacer lundi par Christian Jacob à la présidence du groupe UMP de l'Assemblée nationale. Cette élection de Jacob, un proche du rival Copé, serait l'un des premiers échecs de François Fillon. Mais ce mercredi, tout le monde à droite et dans certains journaux voulait croire au « nouveau » Fillon.

Son discours de politique générale fut sans réelle surprise. La nouvelle stratégie électorale de Nicolas Sarkozy pour 2012 est de se poser en protecteur des Français. Grâce à lui, va-t-il nous vendre d'ici le premier tour de l'élection présidentielle en avril 2012, les Français ont été protégés de la crise, et, mieux, de la mondialisation. Il faut, coûte que coûte, effacer cette image de Présidence des Riches alourdie par l'échec de la quasi-totalité des promesses de campagne de 2007. Pour la forme, on veillera à toujours utiliser le terme de « réforme ». Fillon démarra fort : « La persévérance politique est le choix le plus conforme à l'intérêt national. »

Il appliqua surtout, ce mercredi, le programme présidentiel à la lettre. En élève appliqué, presque besogneux, il a tenté de glisser ici ou là sa petite touche personnelle. Insistant sur le redressement des comptes publics, Fillon a promis de ramener le déficit budgétaire sous les 2% du PIB en 2014. Il a surtout prononcé, à deux reprises, ce mot jadis honni du vocabulaire sarkozyen, la « rigueur ». Il a encore loué « un choix politique que nous assumons : le choix de la vertu budgétaire ». Il promet aucune « dépense publique supplémentaire.» Il va jusqu'à proposer l'inscription de l'équilibre budgétaire dans la Constitution. On a pu noter, ici ou là, d'autres affranchissements « incroyables » de la tutelle présidentielle. Ainsi, Fillon s'est-il permis une critique presque osée contre le bouclier fiscal : « Avec le bouclier fiscal, nous avons cherché à limiter les effets d'une fiscalité inadaptée mais, il faut le dire, sans traiter le mal à la racine. »  Sur le fond, Sarkozy avait déjà ouvert la voie à cette révolution copernicienne voici plusieurs mois.

Fillon ressemblait finalement à un toutou dont Sarkozy aurait assouplit (temporairement ?) la laisse.

En 47 minutes de discours, Fillon a aussi voulu rassurer des députés RPR-UMP conquis mais inquiets:  « l'élan de la réforme est intact Après trois ans et demi d'échecs, cette déclaration est curieuse : pas à pas, Nicolas Sarkozy a renié ses promesses (pouvoir d'achat, emploi, développement durable, droits de l'homme, pauvreté), jusqu'à annuler lui-même certaines de ses mesures (défiscalisation des emprunts immobiliers, identité nationale). A l'Assemblée, Fillon assumait sans complexe certains mensonges présidentiels : « Nous avons réussi à réduire la récession » ou encore :

Dans le détail, Fillon a tenter de présicer quelques-unes des « nouvelles nouvelles » promesses du moment :
- il y aura une réforme « profonde de la fiscalité du patrimoine », car l'impôt doit être « juste ». Cette formule du premier collaborateur du Président des Riches sera précisée plus tard, en juin. Au même moment, Sarkozy, recevant des sénateurs UMP, expliquait qu'il se refusera à créer une nouvelle tranche supérieure de l'impôt sur le revenu. Et Christian Jacob, le tout nouveau président des députés UMP, a précisé la pensée sarkozyenne : il faut  « taxer les revenus du capital plutôt que la détention du capital.» Ces aveux mériteraient à eux seuls une nouvelle nuit du 4 août.
- Fillon a promis de changer les « règles de la représentativité des organisations patronales ». Il s'agirait d'un gage pour améliorer le dialogue social. La formule sonne creux. 
- le gouvernement lancera une grande concertation nationale sur la protection sociale et sur la dépendance des personnes âgées. Un an après le débat sur l'identité nationale, le sujet est plus social et fidèle à la nouvelle stratégie de Sarkozy. Mais ne nous trompons pas, « Il ne faut pas laisser dériver les comptes de l'assurance maladie. Nous lancerons une concertation nationale sur la protection sociale qui associera les partenaires sociaux, les professionnels de santé, les mutuelles, les collectivités. »
- Fillon voudrait doubler le nombre de jeunes en alternance.
- sur les jurés populaires, Fillon s'est interrogé : « Quels délits peuvent donner lieu à des formations de jugement impliquant la participation d'assesseurs issus de la société civile? Faut-il envisager un seuil de gravité? Est-ce en première instance ou seulement en appel? ».

Finalement, François rata l'essentiel, coincé dans la vulgate sarkozyenne : à aucun moment, il n'expliqua comment il comptait améliorer la compétitivité de la France dans les 18 mois qui viennent, ni comment il espérait atteindre les 2% de croissance annuelle promis, quand la quasi-totalité des économistes privés tablent au mieux sur un petit 1,5%.

Sans surprise, le premier ministre et son gouvernement ont reçu la « confiance » des 326 députés UMP et Nouveau Centre présents ce jour là. La bouderie des « centristes », la semaine dernière, est terminée. Jean-Louis Borloo, d'ailleurs, grand courageux, a finalement décidé de conserver un pied à l'UMP.

Les affres pakistanaises
Nicolas Sarkozy, lui, reste empêtré dans l'affaire du Karachigate. Son intervention « off » vendredi dernier à Lisbonne devant des journalistes a finalement été publiée dans son intégralité, malgré les consignes de Franck Louvrier. Même l'enregistrement du coup de sang présidentiel a été livré au public. Depuis, chaque journal décortique, commente et analyse. Vendredi, Sarkozy a certes été méprisant, mais ce n'est pas la première fois. Il a été menaçant, mais là aussi, ce n'est pas nouveau. Mais il a livré de nombreuses inexactitudes :

1. Il a minimisé son rôle dans la campagne d'Edouard Balladurje l'ai soutenu »). Pour quelqu'un qui n'hésite pas à exagérer son importance dans l'action publique, il est croustillant de constater aujourd'hui comment il cherche à se faire tout petit. Samuel Laurent, pour le Monde, rappelle qu'il était bien plus qu'un simple porte-parole de campagne en 1995. Même si le directeur de campagne de Balladur était Nicolas Bazire, Nicolas Sarkozy était à l'époque présenté comme «l'homme-orchestre de la campagne » de Balladur.

2. Sarkozy a aussi minimisé son rôle dans la vente des trois sous-marins au Pakistan : sauf à croire qu'il n'a pas respecté la réglementation de l'époque, Sarkozy, en tant que ministre du budget, a bel et bien validé le montant des commissions, de toutes les commissions, versées aux intermédiaires. La suppression de l'agrément préalable en octobre 1992, mentionnée dans son argumentaire de défense, ne visait que les premières étapes de la négociation de ventes d'armements. Mercredi, Mediapart a d'ailleurs publié une nouvelle pièce au dossier : une lettre (ou projet de lettre, car le document n'est pas signé), de François Léotard ministre de la défense à Nicolas Sarkozy ministre du budget lui demandant d'octroyer la garantie de l'Etat au contrat de vente des 3 sous-marins.

3. Sarkozy a menti en déclarant qu'il n'était pas au courant de l'existence de la société HEINE au Luxembourg : « une pièce avec le nom de Nicolas Sarkozy, qui dit ça ? Mais enfin, écoutez, jamais. » « Vous comprenez, je ne sais pas, je n'en sais rien.» Libération a publié des courriers échangés avec Jean-Marie Boivin, le gérant de cette société, en 2006, quelques mois avant la campagne présidentielle de 2007. Un rapport de la police luxembourgeoise, en janvier dernier, a établi, pièces à l'appui, que cette société HEINE avait été créée sur instruction de Nicolas Sarkozy en 1994. Et le 24 janvier 2009, Boivin a conclu avec l'Etat un accord par lequel il recevait 8 millions d'euros d'honoraires pour « bons offices » après la dissolution de la dite société.

4. Sarkozy ne s'est pas expliqué sur les entraves à l'enquête des juges en charge des différents volets de l'affaire. Pourquoi donc les juges réclament encore et toujours des documents qu'on leur refuse.

5. Sarkozy a minimisé les soupçons de rétro-commissions dans cette vente d'armement. Or, Charles Millon, ancien ministre de la Défense de Jacques Chirac en 1995, a expliqué au juge Renaud Van Ruymbeke que son « intime conviction » reposait sur des rapports oraux et une enquête de la DGSE, même si, a-t-il reconnu, aucune « preuve tangible de ces dépôts » n'avait été trouvée.

Finalement, ce vendredi soir devant quelques journalistes, Nicolas Sarkozy a surtout oublié les familles des victimes. Pas une phrase, pas un mot.

Le syndrome grec
Après la Grèce, voici l'Irlande attaquée par des spéculateurs. Nicolas Sarkozy « parlera » jeudi au téléphone à Angela Merkel. La précision est officielle. L'Irlande a finalement accepté de réclamer l'aide financière des Etats-membres de la zone euro, ainsi que du Royaume Uni, dans le cadre du dispositif adopté au printemps dernier au moment de la crise grecque. L'Irlande a besoin de quelques 85 milliards d'euros de prêts, européens ou bilatéraux, pour faire face à ses échéances et éviter d'emprunter trop cher sur des marchés devenus méfiants. On s'inquiète déjà pour le Portugal (35 milliards d'euros) et l'Espagne (350 milliards d'euros).

L'enveloppe européenne n'est pas sans fin : en avril dernier, 17 Etats européens s'étaient mis d'accord sur 750 milliards d'euros d'ici 2013, dont 60 milliards de prêts financés sur fonds communautaires, 440 milliards de garanties bancaires des Etats, et 250 milliards d'euros garantis par le FMI. Mais certains analystes doutent que l'Europe puisse mobiliser autant d'argent et de garanties : les Etats aidés (Grèce, Irlande, et peut-être le Portugal voire l'Espagne), ne pourront pas aider à leur tour, ... par définition. Le dispositif du printemps dernier ne prévoyait pas un effet domino. L'enveloppe de prêts et garanties mobilisable serait plutôt d'environ 475 milliards d'euros, un montant insuffisant pour assurer un pays supplémentaire comme l'Espagne.

Mercredi, François Baroin assurait que l'aide européenne était suffisante. Une langue de bois inévitable, et sans doute, indispensable.



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